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Vendredi 3 mai 2013 5 03 /05 /Mai /2013 04:50

Pour l'instant, je suis encore en vacances au Gabon mais j'avais survolé la zone en venant. La ligne aérienne longe le Chari vers le nord ouest, puis traverse l'Etat de Maiduguri au Nigeria. La ville de Baga se trouve dans cet Etat, non loin du lac Tchad, à une centaine de kilomètres de N'Djaména. Je crois l'avoir reconnue sur une photo satellite, après l'avoir remarquée de mon hublot, il y a deux semaines.

 

Il y a quelques jours, le 29 avril, sermble-t-il, l'armée nigériane a attaqué la ville pour en déloger les islamistes de Boko Haram, qui contrôlent plus ou moins la zone, avouent des officiels nigerians. Après des combats violents, les troupes seraient revenues le lendemain matin pour ratisser et incendier des quartiers encore habités, alors même que les terroristes s'en étaient déja enfuis.

 

Les témoins parlent de maisons incendiées à l'essence, de soldats ouvrant le feu sur les civils essayant de s'en échapper, d'un enfant jeté dans les flammes par un soldat... de fuyards qui se noient dans le lac, d'autres qui sont attaqués par des hippopotames. On compterait deux cents morts. 

 

Rappelons que le Boko Haram avait enlevé une famille française au nord-Cameroun. Les terroristes demandaient à échanger ces otages contre la libération de leurs propres familles, détenues au Cameroun et au Nigeria. Juste après qu'ils aient accepté de négocier leur libération, obtenue il y a quelques semaines, l'armée nigeriane s'empresse donc de reprendre la répression, de la manière la plus aveugle et la plus brutale qui soit. J'imagine que les Boko Haram sont fous de rage. Ceux qui ont réussi à s'échapper de Baga doivent se cacher à Ndjaména avec les meilleures intentions.

 

http://www.nytimes.com/2013/04/30/world/africa/outcry-over-military-tactics-after-massacre-in-nigeria.html

 

Justement, pendant ce temps, mercredi dernier, le 1er mai, en guise de défilé pour la fête du travail, une tentative de coup d'Etat aurait eu lieu à N'Djaména. Les informations sont assez confuses, mais on entendait parler depuis quelques mois de rebelles qui auraient repris les armes dans l'Est ou en Lybie.

 

"Ce jour 1er mai, un groupuscule d'individus mal intentionnés a cherché à mener une action de déstabilisation contre les institutions de la république. Les membres du « groupuscule conspiraient depuis plus de quatre mois pour remettre en cause la paix chèrement acquise. C'était sans compter les vaillantes forces de sécurité qui les surveillaient depuis décembre 2012 et les ont neutralisés ce matin", a déclaré Hassan Sylla, le porte parole dui Gouvernement, dans son style fleuri.

http://www.jeuneafrique.com/Article/ARTJAWEB20130502085435/)

 

Plusieurs morts (entre trois et dix, selon les sources) et des arrrestations, dont deux généraux et deux politiques, dont un député de l'opposition, Mahamat Malloum Kadré ou Saleh Marki. 

 

Je rentre à N'Djaména demain soir, si les frontières ne sont pas fermées. C'est fou ce qe l'actualité de la zone peut être trépidante pour un premier mai. Pour moi, le 1er mai représentait une sorte de plage d'ennui dominical très très calme. Pendant ce temps, en France, il se passe quoi? J'imagine que des cortèges de cégétistes démoralisés se traînent sur le pavé. Le muguet est fleuri, et c''est ainsi que Allah est grand, aurait conclu Vialatte. Salam Aleikum.

 

 

Par rapports-tchadiens
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Lundi 29 avril 2013 1 29 /04 /Avr /2013 07:51

En vacances à Libreville, j'avais projeté d'emmener les garçons faire un tour dans l'intérieur du Gabon, à Lambaréné, mais des amis me préviennent d'une difficulté inattendue : le pont sur le Komo, à Kango, qui relie Libreville au reste du pays, est fermé depuis plus d'un an, suite à un accident lors duquel une barge de transport a heurté une de ses piles. La Route Nationale 1 est coupée. Depuis, le traffic se fait par bacs ou par une piste défoncée (saison des pluies oblige...) par Medouneu. La traversée du fleuve peut être très longue, on peut attendre jusqu'à 5 heures le prochain bac... Lambaréné, ce sera pour une autre fois.

 

Or, il se trouve que la totalité de l'approvisionnemernt de Libreville (un ou deux millions d'habitants à nourrir) se fait, depuis le Cameroun, par la RN1. En conséquence, l'acheminement des produits alimentaires frais devient plus onéreux et les prix s'envolent sur les marchés. Un seul exemple : 75 centimes d'euro pour 3 citrons, alors qu'à Ndjaména, pays autrement enclavé, pour le même prix j'achète une dizaine de citrons. Et le reste est à l'avenant.

 

C'est l'occasion d'une petite revue de presse qui concentre une bonne dose de "gabonitude". Ca change du Tchad, même si par certains aspects on reste bien en Afrique centrale.

 

"Le pont de Kango, qui relie la capitale Libreville au reste du pays, menace de s’effrondrer. De ce fait, le ministre des Travaux public, a récemment publié une décision interdisant, les camions de poids lourds de circuler sur ce pont de Kango situé sur la route nationale N°1. Et cette interdiction de circuler menace de plonger les habitants de Libreville dans une grave pénurie des denrées alimentaires, se plaignent les commerçants. Devant le Kango, de nombreux camions chargés de billes de bois, ainsi que des denrées alimentaires sont à l'arrêt depuis plus d'une semaine.

L'approvisionnement de la capitale est très gravement perturbé. Les bananes, taros, fruits et légumes importés du Cameroun, pays voisin du Gabon, ou venus du Gabon profond, n'arrivent plus au rythme habituel à Libreville, le principal centre de consommation du pays. L'ex-ministre des Travaux publics Léon Nzouba, muté au ministère de la Santé, a suggéré le transfert de ces marchandises vers Libreville par train. Mais les camions doivent parcourir une centaine de kilomètres pour rejoindre la gare ferroviaire. Personne ne s'est engagé à payer le coût supplémentaire du train. Dans l'immédiat, les routiers ont imaginé un transbordement de la marchandise par des petits camions. Ceux-ci transfèrent les produits vers la capitale où la pénurie se fait sentir."

 

http://www.journaldugabon.com/article.php?aid=391

 

 

Travaux de réfection du pont de Kango - © Gabonews.com

Travaux de réfection du pont de Kango © Gabonews.com

 

A qui la faute ?

 

" les suspects ayant causé l’accident qui aurait endommagé l’une des piles du pont de Kango se nomment Koffi Apelete, Togolais, commandant de bord du remorquer Anthony ; Mathias Mba Bibang, Équato-guinéen, matelot ; Fabrice Gagnant, Français, responsable de la Compagnie des remorqueurs gabonais.

Le quotidien L’union [principal journal gabonais], indique qu’il est reproché à trois indélicats d’avoir pris la fuite après avoir causé la brisure de quelque pilier du pont. «Durant leur audition à la DGR, [direction générale des renseignements] deux des trois suspects ont reconnu sans difficulté les faits qui leur sont reprochés, tandis que le troisième à savoir, Fabrice Gagnant, l’employeur a été remis en liberté à la suite de fortes pressions venant de la représentation diplomatique», indique le quotidien qui s’appuie sur une source judicaire

Le récit des prévenus indique qu’à l’aide d’un remorqueur de faible puissance pour l’importance de la charge, ils tractaient une barge de gravier dans la nuit du 16 février dernier. «Arrivé au niveau du pont de Kango, le courant marin a entraîné la plate, vu la lourdeur du changement et la faible puissance de notre remorque, qui n’avait qu’un moteur, nous avons donc échoué sous le pont, endommageant ainsi l’un des poteaux. Nous avons essayé de pousser la plate mais le courant était si fort que nous n’avons pas pu», a déclaré Mathias Mba Bibang."

 

 

"On ne saurait pour autant parler d’acte de vandalisme prémédité et la « responsabilisation » de ces trois personnes tient de la logique du bouc émissaire. Il s’agit avant tout d’un accident et cette barge ne saurait être la première à avoir heurté ces piliers, ainsi qu’on le voit assez souvent sous le pont de Lambaréné dont certaines piles sont d’ailleurs déjà endommagés.

Construit entre 1973 et 1975, le pont de Kango n’a jamais fait l’objet d’entretien"

http://gabonreview.com/blog/les-boucs-emissaires-du-pont-de-kango/

 

 

Pourquoi les travaux durent-ils aussi longtemps ?

 

«les travaux de réhabilitation du pont sont en phase d’achèvement. En effet, les piles endommagées seront entièrement montées à fin décembre 2012. De même, la travée métallique à intégrer dans la structure du pont est déjà assemblée sur site et les travaux de mise en place devraient démarrer le 7 janvier pour s’achever le 28 février 2013».

Toutefois, pour les besoins de la course La Tropicale Amissa Bongo [course cycliste annuelle, du nom d'une parente d'Omar Bongo, l'ancien président du Gabon] prévue du 15 au 30 janvier 2013, le montage de ladite travée métallique est reporté au 1er février 2013.

Une course cycliste !

http://gabonreview.com/blog/ou-en-est-la-rehabilitation-du-pont-de-kango/

 

"La fermeture du pont devrait intervenir, selon les experts autour du 15 février prochain. Séricom est l’entreprise adjudicataire pour la réalisation des travaux sur le site et se dit prêt à les poursuivre.

Le retard accusé dans la réhabilitation de ce pont de Kango sera consécutif au nécessaire pour le dragage au niveau des quais de l’ancien débarcadère et le rechargement en latérite de la voie « tous les véhicules doivent emprunter les barges ». Or, si le même débarcadère est utilisé pour les poids lourds et les poids légers, cela fera désordre. D’où la décision des autorités en charge de la question de réhabiliter l’ancien débarcadère de Kango.

« Il faudra attendre au minimum deux mois avant que le pont soit mis en service, lorsque les travaux auront débutés », a indiqué un technicien sur le site."

Lorsque les travaux auront débuté.

http://infosgabon.com/?p=23542

 

Point de vue de Moubamba, leader de l'UPG, un parti d'opposition fatigué :

 

"Ali Bongo est confronté à une fronde sociale sans précédent dans le pays, alors que le Gabon continue d'engranger des sommes considérables issues du pétrole et d'autres matières premières.
Le vieillissement et le manque d’entretien des infrastructures du Gabon sont sur le point de renvoyer l'Etat Gabonais à l'âge de pierre. Pour exemple, le Pont de Kango à 100 km de Libreville au Gabon est totalement coupé (officiellement, on procède aux travaux de réparation de l'ouvrage désaffecté) ! Pour circuler dans le pays et au delà de Ntoum (50 km de #Libreville) prenez l'avion si vous avez des moyens financiers ou attendez la montée des marées au niveau du fleuve Komo. Et quand arrive la marée, estimez - vous heureux si vous avez la possibilité de monter sur les barges pour traverser le dit fleuve."

http://blogs.mediapart.fr/blog/ben-moubamba/200313/ali-bongo-et-son-ami-opiangha-font-leur-show-luniversite-de-libreville

 

Mais ne négligeons pas les réalités spirituelles : un serpent à trois têtes porteur d'un message a été vu à Kango :

 

"Un serpent à trois têtes est apparu la semaine dernière à Kango, localité située sur la route nationale n° 1, à une centaine de km de Libreville. L’apparition du curieux reptile entre les deux ponts de Kango a provoqué une peur panique dans la ville. Tout comme elle a suscité de nombreuses interrogations. L’annonce de la mystérieuse apparition s’est répandue comme une trainée de poudre, faisant accourir sur les lieux de nombreux badauds.   

En dépit de l’agitation alentour, le reptile est resté imperturbable. Les superstitieux ont estimé que le serpent était un génie porteur d’un message. Les gendarmes et les badauds accourus sur lieux n’ont curieusement rien tenté pour abattre le mystérieux serpent qui a ensuite disparu dans la broussaille, sous le regard hébété d’une foule tétanisée.  (Agence Gabonaise de Presse)"   
http://www.gabonlibre.com/Gabon-Un-serpent-a-trois-tetes-apparait-a-Kango_a16913.html

 

Ci-dessous, le fameux serpent :   

 

"Cette scène n’est pourtant jamais arrivée à Kango. Le site Internet hoax-slayer.com, spécialisé dans la traque des canulars sur Internet, indique que l’image publiée par les médias gabonais au sujet du reptile à trois de Kango, circulait déjà sur les réseaux sociaux et dans les e-mails depuis le mois de mars 2012, donc deux mois avant les faits prétendument survenus à Kango.

 Hoax-slayer démontre d’ailleurs, en publiant la photo originale, qu’un plaisantin «a ajouté des têtes supplémentaires à l’aide d’Adobe Photoshop ou un autre outil de manipulation numérique.» On ne comprend donc pas pourquoi certains médias gabonais, habituellement sérieux, se sont laissé aller à raconter des faits dont les populations de Kango n’ont même jamais entendu parler. D’ailleurs, il n’existe pas de cobras au Gabon. On ne saurait dire que ces journaux ont été manipulés, vu qu’ils avaient eux-mêmes pris le soin de créer un flou sur l’arrière-plan de l’image qui montrait à l’origine des badauds visiblement indiens. Il faut comprendre : au Gabon, le serpent est de toute manière un sujet qui fait vendre."

 

http://gabonreview.com/blog/quand-les-serpents-sinvitent-en-zone-urbaine/

 

 

Par rapports-tchadiens
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Samedi 27 avril 2013 6 27 /04 /Avr /2013 10:27

En écho au poème de Birago Diop, cette photo d'Abdoulaye Barry, tirée de la série Pêcheurs de nuit, 2010.

 

"Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire

Et dans l'ombre qui s'épaissit..."

http://www.abcdetc.com/2013/03/03/peche-de-nuit-au-tchad/

 

et cette autre photo, que j'avais deja montrée sur ce blog (Pêcheurs de nuit)  

 

 

Par rapports-tchadiens
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Jeudi 25 avril 2013 4 25 /04 /Avr /2013 09:54

C'est le premier vers d'un très beau poème de Birago Diop, "souffles", publié dans les Contes d'Amadou Koumba  (1947).

 

Tout le monde devrait connaître ça par coeur.:

 

Les morts ne sont pas morts
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s'entend
Entends la voix de l'eau
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C'est le souffle des ancêtres.


Ceux qui sont morts ne sont jamais partis
Ils sont dans l'ombre qui s'éclaire
Et dans l'ombre qui s'épaissit,
Les morts ne sont pas sous la terre
Ils sont dans l'arbre qui frémit,
Ils sont dans le bois qui gémit,
Ils sont dans l'eau qui coule,
Ils sont dans l'eau qui dort,
Ils sont dans la case, ils sont dans la foule
Les morts ne sont pas morts.


Ceux qui sont morts ne sont jamais partis,
Ils sont dans le sein de la femme,
Ils sont dans l'enfant qui vagit,
Et dans le tison qui s'enflamme,
Les morts ne sont jamais sous terre,
Ils sont dans le feu qui s'éteint,
Ils sont dans le rocher qui geint,
Ils sont dans les herbes qui pleurent,
Ils sont dans la forêt, ils sont dans la demeure,
Les morts ne sont pas morts.


Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s'entend
Entends la voix de l'eau
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C'est le souffle des ancêtres.
Le souffle des ancêtres morts
Qui ne sont pas partis,
Qui ne sont pas sous terre,
Qui ne sont pas morts

 

Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres,
La voix du feu s'entend
Entends la voix de l'eau
Ecoute dans le vent
Le buisson en sanglot :
C'est le souffle des ancêtres
Il redit chaque jour le pacte
Le grand pacte qui lie,
Qui lie à la loi notre sort;
Aux actes des souffles plus forts,
Le sort de nos morts qui ne sont pas morts;
Le lourd pacte qui nous lie aux actes
Des souffles qui se meuvent.  

Dans le lit et sur les rives du fleuve,
Dans plusieurs souffles qui se meuvent
Dans le rocher qui geint et dans l'herbe qui pleure


Des souffles qui demeurent
Dans l'ombre qui s'éclaire on s'épaissit,
Dans l'arbre qui frémit, dans le bois qui gémit,
Et dans l'eau qui coule et dans l'eau qui dort,
Des souffles plus forts, qui ont pris
Le souffle des morts qui ne sont pas morts,
Des morts qui ne sont pas partis,
Des morts qui ne sont plus sous terre.
Ecoute plus souvent
Les choses que les êtres...

 

Birago DIOP

 

Par rapports-tchadiens
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Samedi 13 avril 2013 6 13 /04 /Avr /2013 00:00

Les femmes africaines adorent se parer, c'est bien connu. Tout le monde connaît les improbables tissages et autres ajouts de cheveux qui ornent leurs coiffures. D'autres pratiques furent plus radicales, comme celle, au Sud du Tchad, des femmes à plateau. 

 

Ci-dessous, sur une carte postale de 1927, un femme Mousseï de Gounou Gaya, dans le Mayo-Kebbi, parée de piercings extraordinaires. Elle porte deux petits plateaux dans les lèvres.

  

Je connais quelques mots de Mousseï : Ndakbassouassou : "Bonjour Madame, c'était comment la journée?"

 

Ce genre de coquetteries n'empêchait pas les femmes mariées de fumer la pipe. Le Cornec rapporte dans un livre sur le Tchad ainsi que le lieutenant Cornet, un administrateur colonial, nommé à Sahr en 1905, fut "frappé, comme tous les visiteurs, par les femmes à plateau, le diamètre de ces disques insérés dans les lèvres distendues pouvant atteindre dix centimètres en haut et vingt en bas ; comme elles fumaient au coin de la bouche, elles perdent leur salive qui dégouline dans les récipients de cuisine, de sorte que les tirailleurs, dit-il, refusent l'eau et la boule de mil offertes par le chef de village."

 (LE CORNEC, Mille et un Tchad)  

 

La pratique fut très répandue au sud du Tchad jusqu'au Congo. On l'appelle soundou. L'interprètation de cette pratique curieuse est difficile : pour certains, ces plateaux qui leur déformaient la bouche avaient pour but de dégoûter les trafiquants d'esclaves Fellatas de les razzier. Pour d'autres, il s'agissait simplement d'une coquetterie très à la mode vers 1900 entre Oubangui et Mayo-Kebbi. Plus probablement, il s'agissait d'un rituel d'initiation, lié au mariage. Je suppose qu'il faut distinguer les ethnies : ça n'avait probablerment pas la même signification chez les Mousseï (en haut) ou chez les Kya-Bé (ci-dessus et ci-dessous). J'ai l'impression que ce qui était une coquetterie dans le Mayo Kebbi était plus une dégradation chez les Saras, mais c'est purement subjectif.   

 

Pour manger, il fallait soulever le plateau supérieur pour s'introduire les aliments dans la bouche ; la mastication entraînait un "bruit très drôle de castagnettes". Pour boire, les femmes soulevaient le plateau inférieur et versaient le liquide directement dessus. La prononciation était affectée : leur parole devenait un "gargouillement de voyelles pâteuses et nasillées"

(Chevallier, L'Afrique centrale française, 1907. Cité par Jean-Marie MILLELIRI, http://afrikibouge.com/publications/Femmessaras.pdf)  

  Milleliri cite même un poème inspiré à un médecin militaire français par ces femmes à plateaux :

 

"Enfant, muette négrillonne,

Femme, monstre aux lèvres de bois,

Dont le plateau pend et résonne

Dont la bave étouffe la voix

 

Il faut deux mains à ce cloaque

Pour s'entr'ouvrir, boire et manger

Et quand il mange, et boit, et claque

C'est un vrai four de boulanger

 

Un grand four qui parfois éclate

Sous le bois qui meurtrit la chair

Et creuse une plaie écarlate

Pareille à celle d'un cancer

 

Ah, lèvres tératologiques

Muscles atrocement lésés

Que sont pour vous ces mots magiques :

Rires, sourires et baisers?"

G. MURAZ, Satires illustrées de l'Afrique noire, 1947.

 

Bon, d'accord, c'est de la poésie de médecin militaire. L'administration coloniale mit fin à ce genre de pratiques jugées dégradantes (les plateaux, pas la poésie) .

 

 

Ci-dessus, un beau portrait réalisé par Marc Allégret, le compagnon de Gide pour illustrer son Voyage au Congo- Retour du Tchad.

 

On se demande si c'était une parure ou au contraire une manière de dégrader la beauté des femmes. Un collègue me dit que des filles du Mayo-Kebbi se percent encore la bouche pour faire joli, comme les hommes saras se limaient les dents, s'arrachaient des incisives ou se scarifiaient. 

  

Leurs maris les trouvaient-elles plus belles ainsi ?  Les vieilles femmes saras devant leur case font plutôt pitié qu'envie, mais on peut deviner la beauté de la fille Mousseï sur la photo ci-dessus. Peut-on encore apprécier la beauté tribale des femmes à plateaux ? Les piercing tribaux sont très à la mode, mais je ne suis pas sur que beaucoup de jeunes filles branchées du 21e siècle iraient se faire mettre des plateaux dans la bouche.

 

 

 

 

 

 

 

Par rapports-tchadiens
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